Climat : ne pas négliger le rôle des tourbières

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Des scientifiques issus de cinquante institutions (1) alertent sur l’importance des réserves en carbone des tourbières. Si ces espaces étaient largement exploités par l’Homme, ils pourraient devenir une source de carbone majeure d’ici la fin du siècle. Mais les chercheurs restent prudents car les travaux sur le sujet restent parcellaires.

Les modèles numériques les plus récents créés pour prévoir le climat du futur sont composés de sous-modèles dédiés aux océans, à l’atmosphère, à la glace de mer, à la végétation, auxquels sont désormais ajouté la simulation des cycles biogéochimiques. Les tourbières n’y sont jamais intégrées. « Pourtant, si elles n’occupent que 3 % de la superficie terrestre, elles contiennent tout de même autour de 550 gigatonnes équivalent CO2, soit presque le double de tout le carbone stocké par la biomasse forestière et 30 % du stock mondial de carbone organique du sol, » détaille Laure Gandois, chercheuse au laboratoire écologie fonctionnelle et environnement de Toulouse. Ce puits de CO2 résulte du processus millénaire d’accumulation de matière organique dans le sol dans des conditions de saturation en eau et d’absence d’oxygène (anoxie). Pour que naisse une tourbière, il faut qu’une zone humide abrite des sphaignes. Ces mousses s’accumulent progressivement en mourant pour former de la tourbe, un sol caractérisé par sa très forte teneur en matière organique végétale peu ou pas décomposée. Les tourbières sont présentes dans le milieu arctique, subarctique, tempéré et tropical.

Des zones à préserver

Suite à leurs travaux (1), des scientifiques affirment que les stocks de carbone des tourbières sont plus vulnérables que prévu. Ces zones pourraient même passer de puits de carbone à source de carbone d’ici à 2100. Mais les estimations restent très évasives. Selon les chercheurs, le puits pourrait tout aussi bien gagner 103 gigatonnes équivalent CO2 qu’en perdre 360. Cette large fourchette s’explique par les nombreuses incertitudes concernant l’avenir de ces zones humides. D’autant plus que les sources d’inquiétudes sont nombreuses et variées. Les grands incendies de tourbière peuvent libérer en quelques mois des quantités massives de carbone ayant nécessité plusieurs millénaires pour se former. « Les quantités rejetées sont très supérieures à celles générées par les feux de forêts. En outre, il est impossible de reconstituer ce milieu rapidement afin de capter les émissions générées par les incendies comme on pourrait le faire sur des forêts qui peuvent se reconstituer sur des laps de temps plus courts, » explique Laure Gandois. Avec le réchauffement climatique, ces feux pourraient augmenter et aggraver ainsi ce réchauffement.

La hausse du niveau des océans préoccupe aussi les scientifiques. En effet, de nombreuses tourbières se situent sur les littoraux et pourraient être détruites par la montée des eaux. Enfin, leur destruction directe par l’Homme pourrait se poursuivre. En Asie du Sud-est, plus de la moitié d’entre elles ont été impactées en vingt ans, notamment à cause de l’exploitation du bois. Ces zones sont souvent les derniers secteurs restant à déforester une fois que les autres milieux ont déjà été exploités et elles pourraient donc être très dégradées d’ici la fin du siècle. Quant aux tourbières des milieux arctiques, elles pourraient être menacées par l’extraction d’hydrocarbures. En France, on sait déjà que le stockage du carbone par les tourbières se dégrade : il est passé de 150 Mt de carbone en 1990 à 137 Mt en 2008 en raison de leur drainage et de leur exploitation. Les chercheurs estiment donc indispensable de prendre en compte la dynamique du cycle du carbone et des rétroactions des tourbières pour améliorer les prévisions des modèles climatiques globaux. Ils considèrent également que la préservation des zones humides est essentielle pour limiter le réchauffement climatique et que cela nécessite des mesures de protection efficaces.

(1) Loisel J. et al. (2020). Expert assessment of future vulnerability of the global peatland carbon sink. Nature Climate Change, 7 décembre 2020.

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