« Réinterpréter nos droits en terme de dignité »

Entretien avec Dominique Bourg, philosophe et professeur à l'Université de Lausanne

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Spécialiste de l’éthique du développement durable, le philosophe Dominique Bourg, professeur à
l’Université de Lausanne, interroge la capacité des êtres humains à changer radicalement leur
rapport à l’environnement. Extraits de son interview tirée d’une conférence qu’il a donnée
en juin 2018 à la Chaire économie du climat :

La démission de Nicolas Hulot a mis l’accent sur le décalage entre le discours et l’action pour lutter
contre le changement climatique… Qu’en pensez-vous ?
Dominique Bourg : De tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés dans le monde
aujourd’hui, le changement climatique est celui qui met le plus en évidence les limites de nos
capacités d’action. Le constat est simple : après un demi-siècle de législations et de réglementations
environnementales, et d’accroissement de nos connaissances sur le climat, tous les problèmes se
sont singulièrement aggravés. [De plus] des dirigeants comme Trump, Erdogan, Poutine, etc. ne
mettent pas du tout la question climatique à l’agenda public. C’est une régression au niveau
politique, symbolisée par le souhait des États-Unis de sortir de l’Accord de Paris. Il y a donc une
fâcheuse tendance aujourd’hui sur Terre à choisir le pire.

Les êtres humains ont du mal à se sentir inclus dans ce système “Terre” ?
D. B. : À la différence de l’Antiquité et de l’époque médiévale, l’époque Moderne présuppose qu’il y a
une séparation stricte entre l’humanité et la nature. De Copernic à Newton, on a bâti ce nouveau
monde où les pensées, l’intériorité, la finalité, la flèche du temps sont exclusivement humains et où
tout ce qui est naturel n’est que matière, à commencer par les animaux-machines. Or, ce mode de
pensée qui a nourri l’idée de “progrès” est aujourd’hui totalement caduc. L’idée d’une séparation
Homme-Nature est devenue insoutenable. […] Nous devons maintenant considérer que nous avons
des responsabilités avec des enchaînements complexes. La responsabilité qui est la nôtre ne se limite
plus aux effets sur notre environnement immédiat et à l’instant où nous agissons.

Parler de responsabilité vous amène à évoquer nos droits et libertés…
D. B. : Effectivement, avec le système juridique actuel l’emportent les droits individuels, au premier
chef desquels les libertés de produire et de commercer. Pour comprendre, il faut revenir au discours
de Benjamin Constant en 1819, opposant la liberté des Anciens à la liberté des Modernes […] Tout un
appareil juridique s’est ainsi construit pour protéger le droit de produire et de commercer, non pas
par cynisme, mais parce que les gens étaient persuadés que l’accroissement général de la richesse
allait compenser, voire dépasser (en termes de biens procurés), les maux et destructions de
l’environnement dont on pensait qu’ils étaient très locaux.

Comment faire évoluer cet appareil juridique ?
D. B. : On ne peut pas penser le climat en dehors de nous. Il est ramifié au système “Terre” qui inclut
les systèmes sociaux et donc nos systèmes juridiques. On doit donc réinterpréter les textes
fondateurs de nos droits humains en termes de dignité. Les droits qui me sont conférés le sont au
regard de mon appartenance à l’humanité et il m’échoit alors une certaine forme de dignité, qui que
je sois. Interdire les vols low-cost, limiter la cylindrée des automobiles contredisent les droits
humains classiquement interprétés. Or, ces interdictions ne blesseraient en rien ma dignité. Si la
production et le commerce sont importants, on doit tout de même les limiter pour se mettre en
cohérence avec les autres droits fondamentaux, à commencer par celui d’exister, de pouvoir respirer
et me nourrir sur cette planète !

Les mentalités peuvent-elles intégrer cela rapidement ?
D. B. : Malheureusement le temps nous est compté alors que le mantra des politiques publiques
reste orienté sur une hausse du PIB censée apporter bien-être, emploi et réduction des inégalités.
Hormis pendant les Trente Glorieuses – et encore cela n’a concerné qu’une toute petite partie de la
population – le lien entre le PIB et ses trois “fruits” n’existe pas. Pour sortir des incantations autour
du développement durable et de l’économie circulaire, je propose dans mon dernier livre avec
Christian Arnsperger qu’on distingue trois niveaux de circularité, trois échelles, trois niveaux
d’exigence*.

* Écologie intégrale : pour une société permaculaire, avec Christian Arnsperger, Presses
universitaires de France

LIEN(S) : Vous avez lu un tiers de cet article. Pour lire l’interview complète de Dominique Bourg, achetez Energie Plus n°613

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