Électricité à prix négatifs : à qui la faute ?

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Par Basile Bouquet (directeur général Enexflow) et François Dauphin (expert international énergie)

L’électricité ne pouvant être stockée efficacement à grande échelle, elle peut être vendue à prix négatifs en cas de faible consommation et de production abondante. Les énergies renouvelables sont régulièrement pointées du doigt, alors que ce phénomène résulte de l’addition simultanée de plusieurs éléments.

« Le 21 avril 2020, le baril de pétrole de WTI s’échangeait pour la première fois de son histoire à un prix négatif. Mais le pétrole n’est pas le premier marché de commodité à faire face au défi du stockage.

Depuis 2008, les marchés de l’électricité ont été confrontés à l’apparition récurrente de prix négatifs et à une volatilité croissante troublant les signaux d’investissement dans de nouvelles capacités de production. L’électricité ne pouvant être stockée efficacement à grande échelle, ce phénomène s’explique par une faible consommation et une production abondante qui ne peut facilement s’ajuster ou se stocker. Si les énergies renouvelables sont régulièrement pointées du doigt, tâchons d’y voir plus clair sur le sujet. Avant de revoir dans le détail les différents facteurs à l’origine de la formation des prix négatifs, il est important de souligner que ce phénomène résulte de l’addition simultanée de ces éléments, et non d’un seul.

On peut dans un premier temps parler de la production renouvelable fatale bénéficiant d’obligation d’achat. Ce mécanisme garantit au producteur vert un tarif de rachat et lui assure que toute sa production sera injectée en priorité sur le réseau. Les centrales renouvelables sous obligation d’achat représentent donc une première source d’inélasticité du côté de l’offre. Il faut garder à l’esprit que la production renouvelable sous obligation d’achat vend toute sa production, et ce quels que soient les prix sur les marchés. Techniquement, ce n’est donc pas elle qui dépose des offres négatives sur les marchés. Ce sont les centrales dites conventionnelles peu flexibles comme l’hydraulique au fil de l’eau ou certaines centrales thermiques qui préfèrent rémunérer le consommateur plutôt que de supporter les coûts liés à une modulation de leur puissance.

L’inélasticité se retrouve également de côté de la demande. Si les clients disposaient de moyens pour modifier leur consommation, ils saisiraient l’opportunité de prix négatifs en augmentant leur consommation. Ce n’est pas le cas aujourd’hui mais dans un futur proche, la multiplication des capacités de stockage sur le réseau électrique et le développement des véhicules électriques devraient permettre d’y remédier.

Les énergies renouvelables ne sont donc en aucune manière la seule cause des prix négatifs. Et ce d’autant plus qu’une nouvelle réglementation visant à confronter les producteurs d’électricité verte aux enjeux de flexibilité du système électrique a été mise en place en 2015. Cette réglementation contraint les unités renouvelables à couper leur injection lorsque des prix négatifs sont observés. La grande majorité des nouvelles centrales ont basculé vers ce nouveau modèle. Flexibles et pilotables, elles ne contribuent donc plus à la formation de prix négatifs.

De la même manière, la production fatale allemande cause des prix négatifs via des imports sur le système électrique français mais les capacités renouvelables récentes, à l’instar de l’Allemagne, sont tenues d’être contrôlables et n’accentuent pas le phénomène des prix négatifs. La formation des prix négatifs dans l’électricité relève donc du manque de flexibilité, que ce soit celui des acteurs historiques (consommateurs, fournisseurs et gestionnaires de centrales historiques) que celui des premières capacités renouvelables bénéficiant de l’obligation d’achat. Mais dans un système électrique avec des nouveaux actifs renouvelables pilotables et une demande appelée à être de plus en plus flexible avec l’essor du véhicule électrique et du stockage stationnaire, le phénomène de prix négatifs est amené à s’estomper.

En revanche, les énergies renouvelables avec des profils de production comparables pour une géographie donnée vont créer une offre d’électricité excédentaire sur certaines heures, entraînant mécaniquement une dépréciation des prix sur les marchés sur ces créneaux horaires. Ces derniers devraient alors tendre vers zéro, sans pour autant devenir négatifs – les ressources étant pilotables. »

LIEN(S) : Cette tribune est parue dans le n°650

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