Amérique Latine: le changement climatique menace l’hydroélectricité

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En Amérique Latine, les barrages sont la source principale d’électricité dans la plupart des pays. Avec la nécessité de se décarboner, Ils devraient prendre encore plus de place dans leurs bouquets énergétiques. Mais le changement climatique pourrait gêner l’essor de la filière.

L’hydroélectricité assure 45 % de la production électrique en Amérique latine. D’ici le milieu du siècle, cette part devrait encore augmenter pour suivre la demande sans dégrader les émissions de gaz à effet de serre (GES) de ces États. Cependant, le changement climatique qui se traduit par la hausse des températures, la fluctuation des pluies, la fonte des glaciers ou encore l’augmentation de la fréquence des événements météorologiques extrêmes, pourrait avoir des impacts significatifs sur la production des barrages. Afin de mieux les caractériser, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) vient de publier un rapport (1). Il évalue les impacts climatiques sur plus de 86 % de la capacité hydroélectrique installée, en se concentrant sur les treize pays (2) les plus équipés en barrages. L’évaluation est basée sur trois scénarios de réchauffement différents : en dessous de 2 °C, en dessous de 3 °C et au-dessus de 4 °C.

Déclin de la production

D’ici la fin du siècle, l’Agence montre que le facteur de charge (3) des centrales de la région devrait diminuer en raison de l’évolution des conditions climatiques. De 2020 à 2059, il pourrait baisser de 8 % en moyenne par rapport au niveau de référence de 1970-2000 (-7,5 % dans le scénario n°1 et -9,6 % dans le scénario n°3). Entre 2060 et 2099, les chiffres montent à -7,5 %, -11 % et -17,4 % pour chacun des scénarios. Mais les effets du changement climatique ne seront pas égaux selon les pays. Ceux d’Amérique Centrale, l’Argentine et le Chili verront leur facteur de charge baisser à cause de la raréfaction des précipitations. En Colombie, en Équateur et au Pérou, les modèles climatiques prévoient au contraire plus de pluies. Par conséquent, le facteur de charge de ces pays sera plus élevé. Les autres pays étudiés dans le rapport devraient connaitre une baisse modérée mais l’Agence estime qu’elle manque de données fiables les concernant.

Le climat pourrait avoir des conséquences négatives pour la sécurité électrique de la zone étant donné l’importance de l’hydroélectricité. Actuellement, cette énergie représente plus de 50 % de la production d’électricité au Costa Rica, au Pérou, au Brésil ou en Uruguay. Elle dépasse même les 70 % au Panama, en Équateur et au Paraguay. Mais c’est en Amérique Centrale que le défi risque d’être le plus grand. Les modèles montrent que le facteur de charge de ses barrages réagira plus fort à l’augmentation des émissions de GES que dans les autres pays. Les États de la région tentent déjà de compenser les pertes à venir. Dès 2018, le Mexique a lancé un programme de modernisation de son parc de soixante centrales afin d’accroitre leur capacité de production de 26 %. De son côté, le Costa-Rica, où presque la totalité de l’électricité est renouvelable, a choisi de diversifier son mix électrique très dépendant de l’hydraulique. Les autorités développent les biocarburants, la géothermie, l’éolien et le solaire photovoltaïque.

Des pistes pour plus de résilience

L’AIE émet dans son rapport quelques recommandations pour améliorer la résilience des barrages. Elle suggère aux gouvernements d’intégrer la résilience climatique dans leurs politiques nationales et d’adopter des réglementations pour inciter les gestionnaires et les porteurs de projets à en faire autant. Parmi les treize pays étudiés, seuls six prennent en compte les impacts climatiques sur leur parc et ont mis en place des actions à travers/via des plans nationaux d’adaptation. L’AIE estime aussi qu’il est important de moderniser les ouvrages, comme le fait le Mexique, car plus de 50 % d’entre eux ont plus de trente ans. Souvent en mauvais état, ils pourraient avoir du mal à faire face aux conditions climatiques extrêmes à venir. Le rapport préconise de souscrire des assurances contre les risques climatiques, ce qui est loin d’être le cas dans tous ces pays actuellement. En outre, les gouvernements devront soutenir la recherche scientifique sur le climat et améliorer l’accès aux données climatiques nationales afin de permettre aux chercheurs de mieux évaluer les conséquences sur les centrales.

Modifier les équipements existants pourrait aussi devenir indispensable. L’amélioration de la capacité des réservoirs, l’augmentation de la hauteur des barrages, la modification des turbines et des déversoirs aiderait à gérer des précipitations irrégulières et des niveaux d’eau très différents selon les saisons. Modifier les canaux peut également y contribuer. Agrandir les réservoirs pourrait aider les centrales hydroélectriques à réduire leur vulnérabilité aux inondations en limitant les débordements, tout en réduisant les effets néfastes des sécheresses en aval en augmentant les quantités d’eau stockées. De même, la construction de petits barrages en amont pourrait améliorer la gestion de l’augmentation du débit dans les zones qui seront touchées par des précipitations extrêmes. Pour résister à ces phénomènes, il sera important de construire des installations de contrôle des sédiments en amont, des digues pour protéger les centrales électriques et des berges plus robustes. Dans certains cas, l’agence recommande même de déplacer ces centrales vers des zones surélevées.

(1) Climate impacts on latin american hydropower

(2) Costa-Rica, Guatemala, Mexique et Panama en Amérique Centrale ; Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Equateur, Paraguay, Pérou, Uruguay, Venezuela en Amérique du Sud.

(3) Le facteur de charge d’une centrale est le rapport entre l’électricité effectivement produite sur une période donnée et l’électricité qu’elle aurait produite si elle avait fonctionné à sa puissance nominale sur un laps de temps identique

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