Le gouvernement dévoile sa stratégie hydrogène

178

Le 8 septembre 2020, industriels, politiques, chercheurs et collectivités étaient réunis pour la présentation de la stratégie hydrogène française. Une stratégie dotée de 7 milliards d’euros.

« Nous aidons la filière hydrogène à hauteur de 7 Md€ d’ici 2030 pour être les meilleurs en Europe », a martelé le ministre de l’Économie Bruno Le Maire, le 8 septembre 2020, lors de la présentation de la stratégie française pour l’hydrogène. Avant d’ajouter « les meilleurs avec l’Allemagne », la stratégie devant en effet se construire avec nos voisins européens.

7 Md€, c’est un montant inférieur mais d’un ordre de grandeur comparable à celui annoncé début 2020 par l’Allemagne (9 Md€) et mi-2020 par l’Espagne (8,9 Md€). C’est un décollage énorme, après le plan Hulot pour l’hydrogène de 2018, qui était doté de 100 millions d’euros. L’hydrogène répond en effet à un double objectif : d’un côté favoriser une énergie décarbonée, de l’autre faire émerger une nouvelle filière industrielle, avec des outils de productions installés en France.

Décarboner l’industrie

La stratégie annoncée par le ministre le 8 septembre affiche trois priorités : décarboner l’industrie, développer le transport lourd et agir sur la recherche et la formation. Ces trois volets représenteront respectivement 54 %, 27 % et 19 % des 3,4 milliards d’euros qui seront alloués d’ici 2023.

La stratégie ambitionne tout d’abord de décarboner l’industrie pour contribuer à l’atteinte de la neutralité carbone en 2050. L’industrie française consomme aujourd’hui environ 900 000 t d’hydrogène, produit en quasi-totalité par vaporeformage du méthane. Cette technologie produit énormément de C02. D’après la stratégie, en 2030 les deux-tiers de cet hydrogène devront être d’origine décarbonée. Cela représenterait une diminution des émissions industrielles de CO2 de 6 Mt, « soit l’équivalent des émissions annuelles de la Ville de Paris » , selon Barbara Pompili.

A noter que le gouvernement parle bien d’hydrogène décarboné : il inclut l’hydrogène d’origine renouvelable et celui produit à partir d’électricité nucléaire, excluant seulement celui fabriqué avec des matières fossiles.

Pour atteindre ce premier objectif, il faudrait installer en France une capacité de production d’hydrogène décarboné de 6,5 GW d’ici fin 2030. Parmi les technologies existantes, le gouvernement a choisi de donner ses faveurs à l’électrolyse « qui apparaît comme [le procédé] le plus prometteur, sur lequel la France dispose déjà d’industriels à fort potentiel ». « Il n’y a pas que l’électrolyse : les technologies de pyrogazéification représentent également un potentiel important de production d’hydrogène renouvelable ou bas-carbone (selon les sources exploitées : biomasse ou déchets divers type CSR), permettant de s’adapter aux ressources disponibles et peu valorisées de nos territoires dans une démarche d’économie circulaire », regrette Madeleine Alphen, déléguée générale du Club Pyrogazéification de l’ATEE.

1,5 Md€ pour un IPCEI

À la production s’ajoutent des installations de transport, de stockage… « Nous voulons créer une nouvelle filière industrielle », a expliqué le ministre. Pour ce faire, la France compte investir dès 2021 dans la construction, avec ses partenaires européens et notamment l’Allemagne, d’un Projet Important d’Intérêt Européen Commun (PIIEC/IPCEI) sur l’hydrogène. Elle veut ainsi reproduire l’expérience du projet européen sur les batteries, qui a permis l’émergence d’usines de batteries sur le territoire communautaire. 1,5 Md€ seront consacrés d’ici 2023 à cette action.

D’autres moyens seront mis en œuvre dans le cadre de la décarbonation de l’industrie par l’hydrogène. Ils sont notamment d’ordre réglementaire et fiscal. Sont cités par le gouvernement, à ce stade, un mécanisme pour soutenir les projets de verdissement de l’hydrogène dans le secteur du raffinage, un mécanisme de garantie d’origine permettant de valoriser l’hydrogène décarboné, ou encore un dispositif de soutien de type « complément de rémunération ».

Les transports lourds à l’honneur

Sans surprise, la deuxième priorité de la stratégie hydrogène est de développer les transports lourds circulant à l’hydrogène : camions, bus, trains. Dans ce domaine, le gouvernement ambitionne d’un côté de soutenir les fabricants français de matériels roulants et de leurs composants, de systèmes de transport et de distribution d’hydrogène ; et de l’autre à faire émerger la demande. Plusieurs appels à projets (AAP) doivent être lancés par l’Ademe très rapidement sur cette thématique. À l’image de l’AAP « Briques technologiques et démonstrateurs », qui sera doté de 350 M€ d’ici 2023.

De son côté, l’AAP « Hub territoriaux d’hydrogène » a pour objectif le déploiement d’écosystèmes territoriaux de grande envergure regroupant des usages industriels et de mobilité. Cet AAP sera doté de 275 M€ d’ici 2023, dont 150 M€ pour 2021. Le président de l’Ademe Arnaud Leroy s’est montré sceptique : « Si l’on arrive en 2021 à engager 150 millions d’euros sur la mobilité, je paye ma tournée », a-t-il lancé lors de la matinée de présentation. « Le sujet est d’avoir des projets solides, appuyés sur des entreprises qui fonctionnent bien. Nous mettrons aussi plus de conditionnalités concernant l’origine de l’hydrogène », a-t-il expliqué. Selon lui, les véhicules légers seront aussi pris en compte dans cet appel à projets. Il a invité les porteurs de projets qui ont été refusés par le passé à revenir vers l’agence.

Un programme prioritaire de recherche sur l’hydrogène

Enfin, la troisième priorité de la stratégie est la recherche et la formation. Dès 2020, un programme prioritaire de recherche « Applications de l’hydrogène » opéré par l’ANR va être lancé. Il sera doté de 65 M€. Dans la vision du gouvernement, c’est à ce niveau que se situent des briques technologiques telles que l’utilisation de l’hydrogène pour stocker l’électricité issue des énergies renouvelables, les avions et navires décarbonés, la décarbonation du secteur gazier (H2 liquide, réutilisation dans le réseau de gaz). « Nous ambitionnons un avion neutre en émissions carbone d’ici 2035. Cet avion pourrait fonctionner à l’hydrogène », a déclaré Bruno Le Maire. Et  l’on pourrait alors réellement parler d’envol de l’hydrogène.

Caroline Kim


Quid de l’injection ?

Dans la stratégie hydrogène, «on parle très peu de l’injection de l’hydrogène dans les réseaux. Pourtant, cette voie de valorisation sera souvent nécessaire à la rentabilité des projets», estime David Le Noc, délégué général du Club Power to gas à l’ATEE. Les réseaux actuels pourraient rapidement accueillir jusqu’à 10% d’hydrogène. «Si on méthanait l’hydrogène, le méthane de synthèse ainsi produit pourrait représenter 100% du gaz circulant dans nos réseaux. Mais les gaz de synthèse renouvelables sont les grands absents de ce plan», poursuit-il.

Les commentaires sont fermés, mais trackbacks Et les pingbacks sont ouverts.